« Pour un monde meilleur » : la
victoire posthume de Paul Delaroche.
L’éclat des toiles
de Géricault, de Delacroix et de Courbet nous fait parfois oublier
que le XIXe siècle est aussi celui de Delaroche et de Vernet,
qu’il est celui d’une école dont les œuvres
ont longtemps peuplé les livres d’histoire, celle du juste-milieu.
Le juste-milieu est la volonté de dépasser le néoclassicisme
sans verser pour autant dans le romantisme. C’est l’entre-deux,
l’art de se tenir le cul entre deux chaises, ni trop raide ni
trop violent. Le fait que cette école soit aujourd’hui,
et avec raison, oubliée devrait interroger tous ceux qui entendent
faire de la politique. Car qu’il s’agisse d’art ou
de politique, le juste-milieu est voué au mieux à l’échec,
au pire au ridicule. Les convictions tièdes, les fois de jours
fériés, claironnées sur l’autel du rassemblement
des contraires jusqu’à la disparition de ceux-ci, seraient
ce qu’attendent les populations occidentales, lassées des
« stériles » querelles. Il nous faudrait rechercher
le point de convergence sur lequel nos sociétés apaisées
pourraient enfin bâtir l’arc pacifique de la Concorde et
de la joie. Cachez ce rouge sang qui cercle les armures et les destriers
des croisés entrant dans Constantinople ! Remplaçons-le
par du rose ou du vert amande, des couleurs qui ne font pas mal aux
yeux, qui unissent, qui caressent.
En France, le juste-milieu a
trouvé un nouvel héraut, François Bayrou. Ni trop
raide ni trop violent, ni à gauche ni à droite. On appelle
ce genre d’hommes démocrate. Géricault était
un ultra, Delacroix un réactionnaire, Courbet un ami de la Commune…
Les grands artistes et les grands politiques sont ceux qui ne transigent
pas avec la médiocrité, qui lorgnent les périphéries
tandis que l’on couronne ceux qui embrassent à pleine bouche
leur époque. Les légions d’honneur sont faites pour
être jetées au caniveau avec ceux qui les décernent.
Plusieurs légions d’honneur seront remises aux sportifs
qui s’apprêtent à porter haut les couleurs d’une
France dont la plupart d’entre eux ne sait strictement rien. Peu
importe, Philippe Auguste n’aide pas à lancer un javelot,
c’est un fait.
La Fontaine nous a dit qu’il
ne fallait jamais faire les choses à moitié. Sage prophétie
d’un grand moraliste. Quand on fait les choses à moitié,
quand on menace quelqu’un avec une arme factice, il arrive que
l’on prenne une bonne gifle en retour, que l’on nous moque,
que l’on nous oublie. Qui se souvient de Delaroche ? Qui se souviendra,
dans deux siècles, de François Bayrou ? Que restera t-il
de l’initiative des sportifs français soudainement atteints
de droit-de-l’hommisme si ce n’est le souvenir d’une
humiliation ? Lorsque Clemenceau affirmait que la révolution
française était un bloc, il acceptait la Terreur comme
un épisode de la révolution. Cela ne faisait pas de lui
un admirateur de Robespierre pour autant. Il était républicain,
ce que l’on ne peut être que totalement ou pas du tout.
Ce que l’on ne pouvait être à la fin du XIXe siècle
qu’en revendiquant l’héritage de la révolution,
de 1789 à 1794 au moins. Etre à moitié, c’est
n’être rien du tout. Et que peuvent produire ces rien du
tout ? Des choses insignifiantes, comme ce stupide badge « Pour
un monde meilleur » (pourquoi pas « Pour la paix contre
la guerre » ou « Pour la vie contre la mort » ?).
Ce badge aux couleurs de l’olympisme – nous avons d’ailleurs
eu la chance d’apprendre que l’olympisme était un
ensemble de valeurs d’une grande pureté et non, comme nous
aurions pu le croire, une caution derrière laquelle se planquent
les sponsors et autres laborantins pour qui les jeux olympiques sont
une vitrine –, ne pouvait que nous faire rire. Soit l’on
soutient les Tibétains dans leur lutte contre la Chine et, dans
ce cas, on le fait franchement, en portant un drapeau tibétain
dans le stade olympique de Pékin ou, mieux encore, en n’allant
pas participer à cet événement organisé
par un Etat qui abat nos « amis ». Soit… l’on
se tait, au lieu d’accompagner le militantisme adolescent dont
font preuve les médias européens.
D’aucuns, parmi les sportifs
français, répètent qu’ils sont des citoyens
comme les autres et, par conséquent, seraient obligés
de « faire entendre leur voix ». Eh bien non ! Quand on
est infoutu de produire autre chose qu’un pin’s arborant
fièrement la phrase « Pour un monde meilleur », il
est préférable de s’en retourner courir, nager ou
faire des roulades sur un tatami. Les pleureuses n’abondent-elles
pas suffisamment dans la presse et à la télévision
pour que nous devions en plus nous coltiner les normatifs états
d’âme d’une foule d’athlètes trop imbue
de son pouvoir économique et sociétal pour ne rien faire
mais trop lâche, trop inculte et trop obnubilée par les
possibles retombées médiatiques de ses exploits pour boycotter
les jeux ? Le comble du ridicule fut atteint quand les autorités
chinoises, décidemment fort susceptibles, donnèrent de
l’importance à ce qui n’en avait pas en ordonnant
aux athlètes français de ne porter que des maillots tricolores
vierges de tout colifichet. Quand on n’est à moitié,
non seulement l’on n’est rien du tout mais on ne l’est
qu’éphémèrement. Aussi, les Douillet et consorts,
devenus les acteurs d’une pièce trop grande pour eux, se
sont empressés d’abjurer leur foi de circonstance. Une
médaille d’or et un contrat avec Volvic valent bien un
petit Canossa. Du ridicule à la proskynèse il n’y
a qu’un pas d’autant plus aisé à franchir
que l’on est animé par des intentions bancales.
Assurément, le juste-milieu
a de beaux jours devant lui. Les outrances soigneusement codifiées
d’un certain art contemporain ne trompent personnes. Quand l’underground
est glorifié par les académies, c’est qu’il
n’a plus rien d’original. La vraie subversion n’a
que fort peu d’amis. En politique, à l’échelle
européenne, ce sont des partis de centre gauche ou de centre
droit qui gouvernent. A Strasbourg, le PSE et le PPE votent sans débats
plus de 70 % des lois qui sont soumises à leurs députés
fantoches respectifs. Le badge « Pour un monde meilleur »
est le fruit d’une époque. Et les courbettes de la France
devant la Chine le sont tout autant. Il arrivera peut-être un
jour où l’on cachera les toiles de Géricault et
de Delacroix – des associations de défense des handicapés
accusant le premier pour ses études de caractères tandis
que le second sera insulté par des ‘descendants’
des femmes d’Alger –, leur préférant les douceurs
exotiques et fantasmées d’un Gérôme. Paul
Delaroche a perdu sur la forme mais gagné sur le fond. Ses rejetons
pullulent et, après avoir fait gentiment leur autocritique, certains
d’entre eux s’envoleront bientôt à destination
de la Chine. A leur retour, de rutilantes médailles, ces «
hochets » qui servent à mener les peuples, comme le disait
Napoléon qui s’y connaissait en la matière, orneront
les poitrines des stars du XXIe siècle.
Loïc Lorent
© aurores-2008