Les Panthéonisables
Ambroise Paré (1510 – 1590) : «
Parce que je soigne les pauvres comme des rois ».
Il ne parle ni n’écrit le latin
et le grec, n’est pas issu d’une lignée de chirurgiens
: autant de tares pour les membres éminents de la Faculté
de médecine de Paris, institution sclérosée et
dogmatique, gardienne d’une médecine immobile tout au long
du XVIe siècle. Et pourtant, en mettant au point la ligature
des artères, Ambroise Paré est à l’origine
d’une petite révolution. Grâce à lui, s’en
est fini de la cautérisation au fer rouge qui sauve autant de
blessés qu’elle n’en achève. La gloire universitaire
se refuse à lui ? Tant pis, Paré gagne l’amitié
et l’admiration des Grands. Ils sont plusieurs à s’attacher
ses services. Parmi eux, pas moins de trois rois de France (Henri II,
Henri III, Charles IX). Lorsqu’Henri II reçoit éclat
de lance dans l’œil à l’occasion d’un
tournoi, c’est lui qui est à son chevet, n’hésitant
pas, comme tout amoureux d’histoires édifiantes le sait,
à reproduire la blessure sur plusieurs prisonniers. C’est
encore lui qui, présent à Paris lors de la tragique nuit
du 24 août 1572, est protégé par les Guise. Précision
importante : Ambroise Paré est huguenot. Il publie divers ouvrages
en français, peste contre ceux qui dénoncent cette vulgarisation.
Le duel engagé entre lui et les pontes de la Faculté remonte
jusqu’au Parlement. Il gagne, ses livres seront diffusés
dans l’Europe entière. Chirurgien des champs de bataille,
surtout ceux d’Italie, et de cour, Paré n’était
pas un théoricien. On ne saurait mettre à son crédit
aucune découverte fondamentale. Il n’en demeure pas moins,
en plus de l’adversaire de la cautérisation, le fossoyeur
de l’huile bouillante appliquée sur les plaies, l’inventeur
de nombreuses prothèses et, surtout, à une époque
où ce mot avait un sens, un humaniste, un praticien soucieux
de la douleur de ses patients, qui, sous les tantes de campagnes, soignait
indistinctement humbles et puissants.
Corneille (1606 – 1684) et Racine (1639
– 1699) : Réconciliés.
Tout a été dit sur leur rivalité. En 1670, le grand
Corneille donne Tite et Bérénice, tragédie dont
il attend qu’elle ranime son étoile vacillante. Le janséniste
Racine n’a qu’à bien se tenir ! Sauf que ce dernier
vient également d’écrire… Bérénice,
tragédie dont il espère qu’elle montrera définitivement
combien son art dépasse celui de son aîné. Victoire
à plate couture, si l’on en croit les observateurs, avides
de cabales, de ce temps. L’immortel auteur du Cid cède
la place. Et tandis que Racine se fait historiographe d’un roi
qui combat déjà farouchement ses frères et sœurs
de Port-Royal, Corneille en est réduit à quémander
une vulgaire pension. On a opposé leurs œuvres : à
Racine la passion, à Corneille l’honneur. Phèdre
contre Horace. L’heure est venue de les réconcilier. On
ne badine pas avec la grandeur. Quelle autre nation peut se vanter d’avoir
produit quasi simultanément deux des plus grands dramaturges
de l’histoire ? Lope de Vega et Calderon ? Immenses ! Mais, le
second est plus l’hériter du premier que son contemporain.
Quant à Shakespeare, il écrase Middleton et Marlowe. Il
a fallu un alignement des astres digne d’une prophétie
de Nostradamus pour que cette double naissance se produise sur le sol
de France. Elle a enfanté des pièces que la haine du classicisme
propre à notre époque n’a pas réussi à
enterrer. On joue encore Bajazet dans les théâtres et on
lit encore Cinna dans les écoles. Certes, de moins en moins,
et c’est autant une erreur qu’une trahison envers deux éminents
serviteurs de la langue française. Si cette dernière a
conquis un continent entier, elle le doit en premier lieu à Racine
et Corneille. Même Marlborough et le prince Eugène ne peuvent
rien contre Rodrigue. Unis dans la vie, séparés par les
parcimonieuses faveurs de la cour, le moment est venu de célébrer
l’élégance d’un génie authentiquement
français. « Mettons le sceptre aux mains dignes de le porter
» (in Cinna). Si le Panthéon est un sceptre, alors qu’il
leur soit donné.
Lully (1632 – 1687) : La B.O du Grand Siècle.
Anne Marie Louise d’Orléans de Montpensier,
plus connue par son titre de Grande Mademoiselle, a combattu un roi
avant de lui faire, plus tard, un merveilleux cadeau, et ce involontairement.
C’est elle qui fit venir d’Italie le jeune Giovanni Battista
Lulli, Florentin de naissance, Français d’adoption et de
cœur. Elle voulait parfaire son italien, il allait devenir le plus
grand compositeur du long règne de Louis XIV. Courtisan, ami
du roi avec qui il dansait lorsqu’il avait vingt ans, Lully rencontra
tôt la fortune et fit un bon mariage. Quant à ses compositions,
elles étaient la maîtrise même, soumises à
l’esprit méticuleux d’un homme qui excella dans tous
les genres, du ballet à la tragédie lyrique qu’il
codifia. Sa renommée fut telle que son œuvre éclipsa
celles de ses contemporains, les Charpentier, Clérambault, Collasse.
Comment imaginer la cour de Versailles sans entendre les premières
note de la Marche pour la cérémonie des Turcs ? Une seule
ombre sur cette carrière impeccable : « les mœurs
italiennes » de l’artiste. Elles lui valurent de nombreuses
inimitiés ainsi que la disgrâce d’un roi qui, en
1685, ne dansait plus. Du reste, il n’avait pas attendu cette
date pour attirer sur lui les critiques des dévots ridiculisés
par son ami Molière (lequel finira par rejoindre la liste de
ses ennemis). Sa fin est aussi célèbre que peu glorieuse
(encore que, pour un musicien…) : en battant la mesure avec son
bâton de direction, il se blesse au pied. La gangrène fait
le reste. Mort, Lully lègue un héritage si lumineux qui
irradiera le siècle suivant. Louis XIV eut Mazarin pour guide,
Marie Mancini pour amour et Lully pour musicien. Le Grand siècle
français doit beaucoup à l’Italie.
Louis Rossel (1844 – 1871) : L’honneur de la Commune.
Quand il entend le gros Bazaine parler de capitulation,
Louis Rossel comprend. La France impériale est foutue et ce n’est
d’ailleurs pas pour lui déplaire. Il est le fils d’un
général républicain et le sang des Camisards coule
dans ses veines. Alors, le brillant et bouillant colonel qu’il
est, pour qui la défaite de l’empire ne saurait être
celle de la France, dénonce la traîtrise des officiers
supérieurs, se met au service de Gambetta et appelle à
la levée en masse. Il a alors tout juste 26 ans mais son courage
et sa détermination étonnent et effrayent tous ceux qui
prêchent déjà, dès septembre 1870, après
l’humiliation de Sedan, en faveur de l’armistice. Et quand
Thiers, réfugié à Versailles après le 18
mars, discute posément avec l’Allemand, Rossel file à
Paris. La Commune vient de naître. Pour justifier sa désertion,
Rossel écrit qu’il préfère être avec
ceux qui résistent, avec le peuple, plutôt qu’avec
les capitulards. L’armée de Mac-Mahon, celle de généraux
nullissimes, ne lui pardonnera pas son patriotisme à l’heure
où fleurissent les combinazione sur le corps mutilé du
pays. Un patriotisme qui explique également la haine des anarchistes
à son égard. Bombardé chef militaire de la Commune,
il ne rencontre que pleutrerie et incompétence. Il démissionne.
La semaine sanglante fait 20 000 victimes. Thiers veut abattre un symbole.
Traque, procès inique, Rossel est condamné. Le colonel
Denfert-Rochereau (le défenseur de Belfort), Victor Hugo, les
notables protestants de Montauban ou de Nîmes exigent la grâce
de Rossel, coupable d’avoir démasqué les couards,
confondu les cyniques et clamé haut et fort qu’il se battrait
jusqu’à la mort pour sa patrie, quitte à embrasser
une cause qui n’était pas a priori la sienne, lui le fils
de l’an II mais certainement pas de la Terreur. Thiers lui propose
l’exil à perpétuité. Il refuse ! Plutôt
mourir debout que vivre couché. Louis Rossel est fusillé
le 28 novembre 1871. Le déshonneur est sauf.
Marcel Pagnol (1895 – 1974) : Le portraitiste.
Expérience : prononcez « Marcel Pagnol » lors d’une
soirée. Résultat : une ribambelle de clichés. Ah
!, les cigales, le pastis et l’accent du Midi. Est-ce donc là
tout ce qu’il y aurait à retenir d’un écrivain
qui estimait qu’ « une œuvre locale, mais profondément
sincère et authentique peut parfois prendre place dans le patrimoine
littéraire d’un pays et plaire dans le monde entier »
? Non ! Sa Provence, Pagnol en a fait un décor sur lequel venaient
se déployer des histoires que l’on osera qualifier d’universelles.
Un peintre du clair-obscur : l’odeur de la lavande, la vierge
beauté des paysages fait ressortir avec d’autant plus de
force la trahison, la bassesse et l’avarice. Une tragédie
à laquelle on ne peut échapper que par le rire parce que
ce dernier est « une chose humaine, une vertu qui n’appartient
qu’aux hommes et que Dieu, peut-être, leur a donné
pour les consoler d’être intelligents ». Pagnol n’est
pas « exotique » ou condamné à ce que sa voix
ne soit entendue qu’en été, vers 20h50, quand les
chaînes de télévision rediffusent pour la dixième
fois les films inspirés de ses mémoires d’enfance
– films au demeurant fort bons. Contre un certain parisianisme
qui s’échine à en faire un auteur régionaliste,
son entrée au Panthéon aurait valeur de symbole. Le soleil
qui se lève sur les hauteurs d’Aubagne éclaire un
peuple tout entier. Le peuple d’une France qui ne s’arrête
pas au sud de la Loire.
Simone Weil (1909 – 1943) : La rigueur par la grâce.
« Avoir été aux côtés
du Christ et dans le même état durant la crucifixion me
paraît un privilège beaucoup plus enviable que d’être
à sa droite dans sa gloire », écrit Simone Weil
en 1942 à propos du bon larron des Evangiles. Elle est alors
à Londres, capitale de la France Libre dont elle attend qu’elle
lui confie une mission périlleuse malgré les maux qui
la tourmentent depuis l’enfance. Sa santé est fragile.
Pourtant, elle ne l’a guère ménagée, s’essayant
au travail à l’usine ou dans les champs, non pour singer
les ouvriers mais pour comprendre leurs revendications et enrichir le
système philosophique qu’elle élabore au fil des
ans. Une vie pleine de contradictions : pacifiste, elle s’engage
dans la guerre civile espagnole ; critique sévère du marxisme,
elle croit en la révolution ; imprégnée de positivisme,
elle rencontre Dieu. Son œuvre est à l’image de sa
vie : entre rigueur scientifique et grâce. Vive les contradictions
qui « élèvent l’intelligence » ! Simone
Weil prétend réunir deux pôles qui se complètent
plus qu’ils ne s’affrontent. Car l’illumination n’est
pas l’ennemie du rationalisme. Engagée dans son époque
dont elle partage ou moque les humeurs, philosophe juive ayant tôt
compris la noirceur du régime national-socialiste, elle s’interroge
encore sur l’art et l’amour, délivrant des phrases
d’une majesté aussi grave que : « La beauté
séduit la chair pour obtenir la permission de passer jusqu’à
l’âme ». Où l’on verra avec plaisir que
l’analyse des problèmes sociaux n’empêche pas
l’esprit de lorgner la transcendance. Elle emprunte tant à
Platon qu’à Spinoza et Pascal. Et si sa foi s’avère
solide, sa vie, elle, est un pari. Un pari qu’on ne suit pas toujours
tant il est empreint de l’espérance d’un monde meilleur
mais dont on remarquera que, malgré la trompeuse tentation de
la non-violence, il prend sa forme ultime à Londres, dans les
rangs de la résistance et dans un noble et juste combat. Simone
Weil ne fut jamais autorisée à se rendre en France pour
participer à la libération du pays. Elle n’en est
pas moins morte pour lui.
Article paru dans “l'Opinion Indépendante”
http://www.lopinion.com/public/lopinion/html/upload/doc/48908f4cddfc01%20-%20MEP%202835.pdf
Loïc Lorent
© aurores-2008