Ernst Nolte, un historien iconoclaste
et controversé
Loïc Lorent
La récente publication
de son œuvre – presque – complète aux éditions
Robert Laffont nous offre l’occasion de revenir sur un travail
aussi ambitieux que controversé.
Alors que nombre de ses compatriotes
du même âge mourraient sur le front de l’est, Ersnt
Nolte suivait paisiblement les cours de Martin Heidegger et d’Eugen
Fink. Bénis soient les pieds plats ! Nolte assumera pleinement
cet héritage philosophique au point d’apparaître
comme le cheval de Troie de la phénoménologie dans l’histoire.
« Anomalie », crient certains universitaires pour qui cette
dernière ne doit pas lorgner d’autres disciplines –
« Parce que l’histoire est une science à part entière,
etc. », on connaît la chanson. Du reste, cette tare originelle
ne l’empêche pas d’intriguer François Furet
avec qui il publie en 1998 un livre remarquable, Fascisme et communisme,
inspiré de leur correspondance. Le titre de ce dernier ouvrage
résume le drame – ou le mérite – d’Ernst
Nolte, celui d’avoir entrepris de comparer les deux systèmes
totalitaires. C’est bien ce qu’on lui reproche le plus durement
en 1986. Qu’est-ce que la ‘’querelle des historiens’’
? L’immense majorité des intellectuels allemands et français,
toute imbibée de marxisme, décrète qu’analyser
rationnellement ces deux idéologies, c’est en excuser une,
l’autre, le communisme, n’en ayant pas vraiment besoin puisque
tous ses avatars, soviétique ou coréen, cubain ou cambodgien,
n’étaient ou ne sont encore en 1986 que caricatures, schismatiques.
Assassinat de classe et assassinat
de race
Des travaux d’Ernst Nolte
émergent deux grands axes que l’on peut tenter de résumer
comme suit : les racines et les différences entre les totalitarismes
et dans quelle mesure les fascismes sont une réaction à
la révolution d’octobre. A la première question
il répond (in Le fascisme dans son époque) qu’il
faut regarder du côté de la France, dans la tradition contre-révolutionnaire
et surtout de l’Action française. Attention, Nolte n’est
pas Bernard Henri Lévy ! Pour autant, ce parallèle osé,
après avoir, comme on l’imagine, séduit bien des
clercs, mérite d’être largement révisé.
Par contre, dans le cas spécifique du nazisme, on doit à
Nolte d’avoir justement insisté sur deux traditions du
XIXe siècle (romantisme et néo-darwinisme) et deux chocs
fondateurs (guerre mondiale et crise du libéralisme). Quant à
la seconde question, elle continue de déchirer la communauté
des historiens. Avec un zeste de provocation, Nolte écrit : «
« L’archipel du Goulag n’est-il pas plus originel
qu’Auschwitz ? L’assassinat pour raison de classe perpétré
par les bolcheviks n’est-il pas le précédent logique
et factuel de l’assassinat pour raison de race perpétré
par les nazis ? » Non seulement les fascismes n’auraient
pu voir le jour sans la révolution bolchevique, mais les systèmes
totalitaires agissent par mimétisme. René Girard ne le
contredirait sans doute pas sur ce point.
Nolte venait de franchir le Rubicon. L’interprétation dominante
avançait que Mussolini et Hitler étaient les fruits de
la corruption du système libéral capitaliste, les héros
d’une réaction chauvine à laquelle auraient adhéré
des bourgeois affolés par la folle clameur qui s’élevait
alors sur les bords de la Neva. Qualifié de ‘’révisionniste’’
– ce qui est une étrange insulte quand on sait que le révisionnisme
est l’essence même de l’histoire –, Nolte dut
subir les foudres du pape Jürgen Habermas et de ses affidés.
Vingt ans plus tard, même si la thèse simpliste d’un
complot bourgeois nourrit encore nombre d’opuscules, aucun historien
entendant penser sérieusement les totalitarismes du XXe siècle
ne peut faire l’impasse sur les réponses d’Ernst
Nolte, quitte à les critiquer. Les victoires ne sont pas toujours
posthumes.
Un regard iconoclaste
Encore, à l’originalité
de ses thèses Nolte joint celle de sa méthode. Celle-ci
s’inscrit dans la l’élaboration d’un paradigme
compréhensif des phénomènes idéologiques.
C’est là le second drame – et encore le mérite
– de Nolte. A une époque, la notre, où fascisme
et nazisme sont sempiternellement ornés des épithètes
« monstrueux », « démoniaques », il rappelle
que ces mêmes idéologies sont des inventions… humaines,
qu’elles ne sortent pas de l’esprit de quelque Moloch et,
pire encore, qu’elles traduisent des « émotions fondamentales
» et ont a minima des « noyaux rationnels ». Même
les nazis s’appuient sur des faits. Soit un fait indéniable
: les juifs étaient nombreux dans l’appareil dirigeant
bolchevique en 1917. De cette évidence les nazis firent un concept
délirant : le judéo-bolchevisme (juifs et communistes
russes devenaient synonymes). Il existe un abysse entre la prise en
compte d’une réalité factuelle (les juifs dans la
révolution) et un fantasme (la révolution est l’œuvre
de la ‘’juiverie mondiale’’). Apparemment, en
faisant ce distinguo, en essayant de disséquer le « noyau
rationnel » du nazisme, Nolte dédouanerait – encore
– celui-ci. Heureusement, une minorité d’historiens,
à laquelle appartient Stéphane Courtois qui préface
le présent recueil, aura compris que nommer les choses telles
qu’elles sont ne suffit pas à les absoudre ou les faire
ressurgir (la prudence des historiens concernant les fascismes tient
aussi dans une large mesure à cette peur de voir renaître
la « peste brune »).
Finalement, si certains travaux de Nolte ont mal vieilli, l’entreprise
globale de celui que ses amis appellent « le plus philosophe des
historiens et le plus historien des philosophes » pose un regard
singulier et iconoclaste sur une histoire que d’autres s’échinent
à momifier. Concernant ce volume, on regrettera cependant que
La guerre civile européenne, texte d’une grande importance
dont il avait fallu attendre onze ans la sortie en France, ait été
sacrifié.
Article publié dans l’Opinion
Indépendante, édition du 30 mai 2008.
1. www.lopinion.com