Michelet retrouvé
Loïc Lorent
La monumentale histoire de France
de Jules Michelet est de retour en librairie.
On ne lit plus beaucoup Jules
Michelet. On ne le lit même plus du tout à l’école.
« Trop difficile d’accès », « alignant
trop de références que les enfants ne savent plus »,
avanceraient certainement les génies qui concoctent les programmes.
Le drame est qu’ils n’auraient pas tout à fait tort.
Mais à qui la faute s’ils ne savent pas ? Passons…
Plusieurs fois interrompue, la rédaction de l’Histoire
de France occupa un pan considérable de la vie de l’historien.
Une œuvre colossale dont on attendait une réédition
depuis la fin du XIXe siècle. Flammarion et les Editions des
Equateurs viennent réparer cette injustice. La première
maison le fait plutôt mal – empiler des textes épars
racontant des épisodes qui sont parfois distants de plusieurs
décennies donne une vision biaisée du travail de Michelet–,
la seconde le fait très bien – justement parce qu’elle
refuse ce charcutage (17 tomes sont prévus). On regrette également
que Paule Petitier, qui dirige ces deux publications, apparemment amoureuse
des parallèles, même un peu forcés, fasse de Michelet
l’égal de Balzac, Zola et Proust. Comédie humaine,
Rougon-Macquart, Recherche et Histoire de France, même combat
? C’est aller un peu vite en besogne, surtout avec Proust. Passons
encore… Reste que l’analyse est juste qui voit en Michelet
une sorte de metteur en scène agitant des personnages médiocres
ou puissants, des foules et des monuments, qui est le premier parmi
les historiens de son temps à fouiller les archives et aborder
des thématiques nouvelles.
L’Histoire de France s’arrête quand commence celle
de la Révolution. A l’instar de ses contemporains, Michelet
est obsédé par l’idée qui veut que l’histoire
procède par cycles. Le principal reproche que l’on pourrait
faire à Michelet, comme on pourrait d’ailleurs le faire
à tous ses confrères d’alors, vient de ce qu’il
considère que la marche de l’histoire est une suite d’étapes
menant vers un objectif prédéfini, vers la lumière.
Le monde a changé en 1789 ? Certes, mais 1789 aurait pu se clore
le 14 juillet au soir si le bon Louis XVI avait eu la force de caractère
d’un Henri IV ou d’un Louis XIV. La prise de la Bastille
n’était pas un accident, mais elle n’était
pas plus inexorable. Encore, Michelet nous fait sourire quand il évoque
le peuple, cette vague gigantesque auréolée d’une
conscience collective et se tenant forcément, parce que peuple,
du bon côté de la barrière. On sait, aujourd’hui
plus qu’hier, combien un peuple est manipulable et une foule souvent
bête.
Roman national
Au prix de contorsions émérites
et d’interprétations orientées, Michelet écrit
une histoire politique – engagée, dirait-on maintenant.
Du reste, c’est ainsi qu’il la voulait. Le résultat
laisse perplexe. Cela étant dit, il reste une plume, celle d’un
authentique écrivain, une édifiante érudition et
un intérêt prémonitoire pour la culture matérielle,
l’économie, les épidémies, les lieux de mémoire,
le genre. S’il est un domaine dans lequel il excelle, c’est
le portrait. A propos de Louis d’Orléans : « Cet
esprit, louez-le, blâmez-le, ce n’est pas celui d’un
temps, d’un âge, c’est celui de la France même.
Pour la première fois, au sortir du roide et gothique Moyen Age,
elle se vit ce qu’elle est, mobilité, élégance
légère, fantaisie gracieuse. Elle se vit, elle s’adora.
Celui-ci fut le dernier enfant, le plus jeune et le plus cher, celui
à qui tout est permis, celui qui peut gâter, briser ; la
mère gronde, mais elle sourit… Elle aimait cette jolie
tête qui tournait celle des femmes ; elle aimait cet esprit hardi
qui déconcertait les docteurs : c’était plaisir
de voir les vieilles barbes de l’Université, au milieu
de leurs lourdes harangues, se troubler à ses vives saillies
et balbutier. Il n’en était pas moins bon pour les doctes,
les clercs et les prêtres, pour les pauvres, aumônier et
charitable. L’Eglise était faible pour cet aimable prince
; elle lui passait bien des choses ; il n’y avait pas moyen d’être
sévère avec cet enfant gâté de la nature
et de la grâce ». Michelet avait prévenu dès
les années 1830 : « La France est une personne ».
Elle peut donc s’identifier à Louis d’Orléans,
mais aussi à Jeanne d’Arc dont l’historien dépoussiéra
la légende. Encore, lorsqu’il se penche sur la vie de Damiens
le régicide, Michelet précise : « Je tire tout ce
qui suit mot à mot du procès », là où
d’autres se seraient contenter de broder autour des écrits
existants. En Michelet semblent se mêler le plus sincère
souci du détail, de la vérité et le lyrisme le
plus romantique – et pour tout dire, niais. Toutefois, il est
clair que la seconde qualité l’emporte sur la première
et offre quelques moments de franche stupéfaction. Et si Michelet
avait écrit le roman national de la France plus que son histoire
?
Michelet est comme ses vieux
professeurs d’histoire finissant leur carrière dans quelque
joli lycée de province. Des professeurs dont certains cours nous
passionnent plus que d’autres et dont on ne partage pas toujours
les orientations politiques. Mais ils possèdent un don, celui
de captiver leurs élèves, même les plus rétifs.
Ces derniers, émus ou amusés par les anecdotes, transportés
par la force des images et la mordante ironie, sont obligés de
reconnaître leur faute : ils ne se sont pas endormis pendant un
cours d’histoire. Alors ils quittent leurs chaises avec le sentiment
d’avoir redécouvert l’histoire de France, qui n’a
certes pas encore été décortiquée méticuleusement
par l’Ecole des Annales, mais est traversée par un souffle
prodigieux. Pour peu que l’on fasse l’effort d’être
attentif, que l’on n’observe pas la jolie brune assise au
premier rang, on en demande encore. Aux professeurs d’histoire
qui hésitent entre plusieurs manuels, nous nous permettons ce
conseil : commencez donc par leur faire lire Jules Michelet.
Article publié dans l’Opinion Indépendante, édition
du 30 mai 2008.
1.
www.lopinion.com