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Ian Curtis et Joy Division ressuscités.

 

Formé en 1976, Joy division reste l’un des groupes les plus marquants de la scène rock des années 70. C’est à l’histoire de ce mythe, recentrée sur celle de son leader Ian Curtis, qu’Anton Corbijn a consacré un film, Control, aujourd’hui en DVD tandis qu’un best of rassemble les meilleurs titres du quatuor.

Le général Lasalle, héros des guerres napoléoniennes, déclamait que « tout hussard qui n’est pas mort à trente ans est un jean-foutre ». Il est mort à Wagram, à trente-quatre ans. D’aucuns affirment que tout bon rockeur qui n’est pas mort à trente ans est un jean-foutre. Ian Curtis en avait vingt-trois en mai 1980 quand il s’est pendu dans la cuisine de son pavillon situé dans une cité dortoir de Manchester, un pavillon à faire passer celui d’Amityville pour un palais byzantin. Depuis, ce suicide n’a cessé d’intriguer ceux pour qui le rock avait trouvé en Joy division l’une de ses plus belles incarnations. Elevé au rang de martyre sur l’autel d’une gloire trop grande et trop rapide pour ses épaules, Ian Curtis méritait qu’on rétablisse enfin la vérité d’une vie marquée du sceau du génie et de la dépression. C’est à Anton Corbijn qu’a échu ce rôle. Mission accomplie ?

Bonne distance

Après avoir mené une brillante carrière de photographe de rock et de réalisateur de clips, Anton Corbijn s’attaquait là à son premier long métrage. La tâche était considérable et les risques de décevoir aussi, tant l’attente des admirateurs de Joy division était grande. Un premier indice pouvait rassurer ces derniers : le Hollandais avait traîné ses guêtres à Manchester à la fin des années 70 et côtoyé le groupe. Et si les témoins ne sont pas toujours d’habiles conteurs, la vie de Ian Curtis reste entourée de tant de parts d’ombre et par conséquent de spéculations plus ou moins fantasmatiques, que le fait d’avoir assisté à l’éclosion du phénomène donnait au réalisateur novice une légitimité dont aucun autre que lui n’aurait pu se prévaloir, mise à part Deborah Curtis, veuve du suicidé et dont le livre Touching from a distance a longtemps été l’unique référence sur la vie de celui-ci.

Control est une leçon, elle nous enseigne que la beauté n’est pas nécessairement exubérante, qu’elle n’a pas besoin de travestir la réalité et de s’encombrer de fioritures baroques. Elle peut naître dans le cœur d’un garçon de vingt-trois ans, dans une souffrance qui se réfugie dans le silence plutôt que dans les doléances. Parce que Ian Curtis ne revendique pas, il exalte une condition humaine par définition désespérée. Ceux qui savent Unkown Pleasures et Closer, les deux seuls albums du groupe, n’en ont jamais douté. La complète réussite du film vient de ce qu’il resitue la vérité de son héros et celle du monde dans lequel il évolue. Dans la catégorie des biopics, ce résultat est une prouesse qu’il convient de saluer à sa juste mesure. Les plans en noir et blanc s’enchaînent, restituant sans jamais la caricaturer la mélancolie d’un homme habité par son désir de reconnaissance, rongé par ce qu’il croit être ses devoirs et par la maladie. Quant aux acteurs, si Val Kilmer était un Jim Morrison convaincant dans le film d’Oliver Stone, que dire de Sam Riley qui endosse le costume du torturé ? Qu’il est fidèle à son modèle, émouvant, imitant sans singer, qu’il arrive à nous faire croire, l’espace d’un instant – mais quel instant ! –, que Joy division s’est reformé, qu’il est vraiment cet homme dont la célèbre danse, dite ‘de la mouche’, moque l’épilepsie. Alors on ne fait plus vraiment attention au fait que l’on regarde un film et l’on écoute dévotement les premières notes de She’s Lost Control et de New Dawn Fades, en espérant voir surgir ce qui restera le grand standard du groupe, celui qui passe encore régulièrement sur les ondes radio de France et de Navarre : Love Will Tear Us Appart.

Chant d’amour

Car, finalement, Control n’est qu’un prétexte. Il est celui qui permet à Anton Corbijn de glorifier ces compositions envoûtantes et qui, bien après les avoir entendues, demeurent graver dans nos mémoires. Cela commence par une ligne de basse, toujours froide, et une voix, toujours sépulcrale. C’est le « son » Joy division, dense, plein de gravité, rythmé par les mots de Ian Curtis qui disent l’oppression, l’étouffement et la désillusion. C’est la basse de Peter Hook et la voix de Ian Curtis collant à une époque dont on peut penser sans prendre un très grand risque qu’elle ne restera pas dans les mémoires comme ayant été particulièrement guillerette, surtout dans le nord de l’Angleterre. 1978-1979 : Ian chante Ice age tandis que Margaret Thatcher s’installe au 10 Downing Street sur fond de crise sociale. Joy division est le fruit de son temps, celui de l’amertume ressentie par toute cette génération de jeunes britanniques, ces grands cocus d’un Welfare State désormais impuissant.

C’est aussi et surtout un long chant d’amour qui s’élève dans le ciel pluvieux d’une ville sortie d’un songe de quelque moderne Dickens. Oh, certainement pas l’amour qui s’affiche, triomphant et mièvre, à la une des magazines, mais celui que l’on dissèque de peur de le vivre ou de le croire alors même que la réalité de notre vie nous ramène à douter de tout, à commencer par l’utilité de vivre. L’amour chanté par Ian Curtis est une lutte dont on sort invariablement perdant en conservant, stagnants au fond de notre gorge, remords et culpabilité. C’est enfin un nom qui étonne de prime abord. Division de la joie, telle était l’expression attribuée par le système nazi aux femmes juives transformées en esclaves sexuelles et chargées d’assouvir les besoins des soldats de la Wehrmacht. La sombre musique de Joy division est également héritière d’Auschwitz et d’Hiroshima.

Il y a une certaine pureté en Joy division, on oserait même dire une certaine innocence. Cette dernière frappe quand on l’aperçoit dans les yeux de Ian Curtis. Marié, père de famille, douloureusement infidèle, il ne saura faire face à ses contradictions et en paiera le prix. Avant cela, il aura révolutionné radicalement le rock au point que l’on fera de lui le père ou, tout du moins l’inspirateur de divers mouvements (new wave, cold wave) et le pont entre ceux-ci et le punk. Après le suicide de Curtis, les trois autres membres de Joy Division créeront New Order, réenregistreront certains titres de leur ancien répertoire (Ceremony) et continueront d’interpréter sur scène des morceaux comme Atmosphere, Transmission ou, bien sûr, Love Will Tear Us Apart, perpétuant, sous une autre forme musicale, l’héritage de Joy Division ainsi que les fêlures de Ian Curtis.


Control d’Anton Corbijn, La fabrique des films.

The best of Joy division, Warner Music France.

 

Article publié dans L’Opinion Indépendante (1), le 23 mai 2008.

1. www.lopinion.com

Loïc Lorent

© aurores-2008

   
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